De la conscience et de la prise de conscience

delaconscience800

J’ai envie d’écrire au sujet de la conscience et de la prise de conscience parce que l’anglais et le français me permettent des entrées très différentes dans le domaine de la conscience et, par conséquent, elles me fournissent des prises de conscience très différentes quant à la nature de la conscience et des prises de conscience.

Depuis quelque temps, je me suis trouvée au contact de la différence entre la conscience en tant qu’état – « awareness » en anglais – et les prises de conscience – « awarenesses ».

Nous pouvons facilement comprendre cette différence à l’aide du croquis ci-dessous.

awareness-conscience

Au point à gauche du croquis, la question et la réponse sont simultanées. Là, nous sommes dans le domaine de l’état de conscience et l’anglais demande que nous parlions de « awareness ». Cet état de conscience est même caractérisé par la simultanéité de la question et de la réponse. Quand je cherche à décrire cet état en moi, je décris les déplacements de ma présence.

En effet, dès que je cesse, pendant quelques instants, de vaquer à mes occupations pour regarder en dedans de moi-même, je ne peux pas éviter de remarquer que j’ai une vie intérieure faite de pensées, de réception d’impacts venant de l’extérieur, de reconnaissance ou non de leur(s) signification(s), d’émotions et de sentiments – bref, de toutes les activités, les transactions intérieures, les qualités qui me permettent de vivre une vie.

Mon accès à ma vie intérieure et extérieure se fait à travers ma présence qui est en constante mouvance, se dirigeant tantôt par-ci, tantôt par-là pour saisir ce qui lui est accessible de mon environnement. Une observation de ma façon d’opérer me montre que ma présence est portée sur n’importe quelle activité qui m’occupe l’esprit pendant le moindre instant, n’importe quelle activité dont je prends conscience. Elle se déplace pour tenir compte des impressions qui l’affectent ou qui la touchent. Chaque fois que ma présence se déplace, elle engendre un ou plusieurs faits de conscience. (Nous savons, la science le démontre, que beaucoup d’impressions entrent en nous sans être passées dans le champ de la conscience et que, par conséquent, il y a en nous tous une vaste quantité de « faits inconscients ». Ce qui nous concerne ici, ce sont les « faits de conscience », les faits dont nous avons pris conscience.)

Je peux être présente dans ma conscience comme je peux avoir conscience de ma présence, ce qui me dit que la présence n’est pas identique à la conscience. Dans les deux langues, ce qu’on appelle « la présence » est caractérisé par une certaine focalisation, ce qui n’est pas toujours le cas pour la conscience.

Tous les faits que je sais être en moi sont des faits de conscience. Je m’arrête de taper ce texte un instant pour porter ma conscience, mon attention, sur le monde autour de moi et immédiatement j’entends les voitures dans la rue, certains bruits du voisinage. Je me remets à taper et, au lieu de porter ma présence sur le contenu de mon esprit, je la porte sur le contenu de mes oreilles. Aussitôt, j’entends le bruit que font les touches de ma machine quand elles s’enfoncent jusqu’au fond du clavier. Je déplace de nouveau ma présence et j’entends une voiture démarrer pas très loin d’ici; un bus passe. Je porte ma présence vers l’intérieur et retrouve instantanément le goût d’une banane que j’ai mangée il y a une demi-heure, la sensation de mes pieds sur le sol, de mon pull qui me démange à un endroit précis où il me touche. Chacun de ces goûts, de ces sensations, de ces bruits, constitue un fait de conscience, car j’en suis devenue consciente.

Dans cette description de mon état intérieur, c’est un artifice que de vouloir distinguer les questions des réponses. Je peux, si je le veux, dégager à chaque fois une question : qu’entend mon oreille en cet instant ? Et maintenant ? Et maintenant ? Et ma conscience me dit immédiatement la réponse. Mais, en fait, les lieux des déplacements de ma conscience constituent à la fois la question et la réponse.

Mais dès que nous nous déplaçons vers la droite de l’échelle ci-dessus, nous nous situons de telle manière que la question et la réponse n’ont pas lieu au même moment dans le temps. Ici, le français nous permet une compréhension plus profonde que l’anglais. En effet, c’est le domaine de prédilection des prises de conscience. Mais d’abord, pourquoi le mot « prise » ? Ce mot est utilisé aussi pour la gelée qui « prend » quand elle passe de son état liquide à son état solide. De même, quand les éléments d’un problème se présentent à la conscience sous une forme tangible, on parle de « prise ». Quand on quitte le point à gauche, Gattegno invite les anglophones à utiliser les termes « awarenesses » ou « becoming aware », malgré le fait que « awarenesses » n’est pas réellement susceptible d’être utilisé au pluriel. Le français « prise de conscience » attire notre attention sur les transactions énergétiques qui ont lieu, la coagulation de faits nécessaire pour créer des prises de conscience. Nous sommes plus touchés par la tension créée par la question qui croît en nous jusqu’à ce que la réponse jaillisse. La libération de la tension qui en résulte est accompagnée par un « Ah ! » si caractéristique d’une prise de conscience et la force du « Ah ! » est en rapport avec la quantité de tension associée à la question.

Ainsi, à droite de l’échelle, nous pouvons donner comme exemple la prise de conscience d’Archimède qui l’a incité à courir à travers la ville en criant « Euréka ! » si fort que nous en entendons l’écho 2 400 ans plus tard.

Archimède avait une question : comment pouvait-il mesurer le volume de la couronne toute tarabiscotée sans la réduire à un bloc d’or ? Il était avec cette question depuis quelque temps, et elle créait en lui une tension qui, nous pouvons le deviner, devenait de plus en plus forte au fil des jours. J’aime imaginer Archimède, fatigué et déprimé, se laissant descendre tout doucement dans son bain pour mieux ressentir l’eau chaude réparatrice. Soudain les différents faits qui relevaient du problème se sont assemblés dans son esprit pour lui permettre une prise de conscience – s’il place la couronne dans un récipient rempli d’eau et s’il mesure la quantité exacte d’eau qui déborde, il aura effectivement mesuré le volume de la couronne. Aucun des faits nécessaires à cette prise de conscience n’est nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils arrivent ensemble dans son esprit pour permettre à la prise de conscience d’avoir lieu.

Pour illustrer ces propos, nous pouvons prendre comme exemple ce qui est dit de Silent Way par des anglophones et des francophones et ce qu’ils entendent par ce qu’ils disent.

En anglais, on dit souvent que Silent Way est une approche basée sur « awareness », c’est-à-dire le point à gauche du croquis, ce qui est, de toute évidence, vrai. En français, quand on veut dire ce qui est censé être « la même chose » au sujet de Silent Way, on l’exprime en disant que c’est une approche basée sur la prise de conscience, en l’occurrence la partie droite du croquis. Ceci donne aux francophones une vision très différente de celle des anglophones. Les Français mettent l’accent sur la création de questions et les tensions qui en résultent jusqu’à ce qu’une prise de conscience jaillisse. Pour le francophone, le rôle de l’enseignant est de créer de bonnes questions qui mèneront à des prises de conscience.

Les anglophones, par contre, pensent davantage en termes d’état de conscience. Leur langue les encourage à considérer que leur rôle est de créer des conditions dans lesquelles les étudiants seront présents au travail à faire. Puisque leur langue ne leur permet pas spontanément de penser à la conscience comme étant comptable en unités de mesure appelées « prises », il leur est difficile de penser en termes d’une recherche dont le but serait d’engendrer autant de prises de conscience que possible. Ils peuvent ne jamais se rendre compte qu’une des façons de juger une leçon est de compter le nombre de prises de conscience qui ont été visibles ou possibles.

Pour le francophone, le point où la question et la réponse ont lieu simultanément s’appelle « la conscience », mot ambigu qui parle et de présence et de moralité et, puisque les Français cherchent à éviter le domaine de la morale et, plus important encore, détestent l’ambiguïté, ils ont tendance à parler en termes de prises de conscience, un terme qui est sans ambiguïté en français. La langue française leur permet de considérer que leur travail est de forcer des prises de conscience plutôt que de créer un état général de conscience. Ainsi, ils sont susceptibles de négliger plus facilement l’état de conscience, les conditions de présence et d’attention, conditions qui mènent à l’accumulation de faits de conscience, ces faits étant ceux qui seront nécessaires pour que des prises de conscience aient lieu.

© Roslyn Young
La Science de l’Education en Questions – N° 5 – juin 1991

88x313Creative Commons  Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions

Articles similaires