Apprendre et améliorer sa pratique tout en travaillant avec des apprenants

À propos du complément d’objet direct ou indirect

L’enchaînement de prises de conscience dont je rends compte ici m’est venu en août 2014, lors d’un séminaire que je dirigeais à Besançon et qui portait sur l’enseignement de la grammaire.

Utilisant le modèle muet des fonctions de premier niveau dans la phrase, reproduit ci-dessous partiellement, je faisais travailler les participants à distinguer deux suites de verbes d’une phrase à la voix active, bien entendu sans explications et sans qu’il soit fait appel à la terminologie.

À partir d’énoncés successifs que je donnais oralement et dont il fallait déterminer les constituants de premier niveau par pointage, le défi était que chacun trouvât en lui-même des critères permettant de savoir si, pour une suite de verbe donnée, on était en présence d’un complément d’objet direct (COD, rectangle bleu n°1) ou d’un complément d’objet indirect (COI, rectangle bleu n°2).

Certains énoncés comme ceux qui suivent avaient tout particulièrement posé quelques problèmes :

  1. Tous les convives reprirent de la salade frisée.
  2. Tous les convives parlaient de la salade frisée.
  3. Tout le monde avait repris du chocolat.
  4. Tout le monde avait longuement parlé du chocolat.
  5. Peu de gens achètent des choux de Bruxelles.
  6. Peu de gens, généralement, discutent des choux de Bruxelles.
  7. Elle manque de l’amour d’une mère.
  8. Elle manque d’amour.
  9. Elle voudrait de l’amour en quantité.

À un moment donné, les participants ayant démontré par leur sûreté et leur rapidité à réussir qu’ils avaient pour la plupart trouvé des critères fiables de détermination, il était temps d’échanger en posant la question : « Comment faites-vous pour choisir entre la case 1 et la 2 ? »

Parmi les contributions, l’une d’entre elles, celle de F. V., m’apparut immédiatement de grand intérêt. Je la rapporte ici en substance, et non dans les mots, que j’ai oubliés : Pour moi, dit F.V., ça a dès le début été très facile, parce que je pensais au panneau des catégories de mots avec lequel on a travaillé hierSi dans l’énoncé le groupe commençait par (jaune + vert), à savoir (déterminant + nom), alors il allait dans la case 1 (COD), et s’il commençait par (rouge + jaune + vert), à savoir (préposition + déterminant + nom), alors il allait dans la case 2 (COI).

F.V. avait opéré un déplacement de conscience, et avait tout de suite compris que c’était dans l’évocation de l’autre modèle du français que se trouvait la réponse qu’elle cherchait.

Ainsi, pour l’énoncé Tous les convives reprirent de la salade frisée, on avait bien la suite (Sujet + verbe + COD), puisque de la était vu comme un seul déterminant, alors que pour l’énoncé Tous les convives parlaient de la salade frisée, on avait bien la suite (Sujet + verbe + COI), puisque de était vu comme une préposition et la comme un déterminant.

Et en un éclair, je sus avec certitude quelle réponse donner à la question : « Est-il légitime de demander à des élèves de faire la différence entre un déterminant partitif, comme dans la phrase Il a repris de la verveine, et la suite (préposition + déterminant), comme dans Il a parlé de la verveine? » Cette réponse devenait d’un coup clairement « oui ».

Et une autre certitude l’accompagna sans délai, qui elle concernait la pratique pédagogique : il serait dorénavant préférable, pour faciliter chez mes élèves l’émergence des critères conscients de distinction entre COD et COI, que je les fasse simultanément travailler sur les deux panneaux, celui des catégories de mots et celui des fonctions de premier niveau dans la phrase. Ainsi, je les aiderais à transférer un savoir-faire acquis – leur habileté à distinguer au niveau des catégories de mots un groupe nominal (GN) et un groupe nominal prépositionnel (GNP) – à l’acquisition d’un autre savoir-faire : savoir reconnaître au plan syntaxique si, dans une phrase, on a affaire à un COD ou à un COI.

Et une fois encore se confirmait le fait que pour explorer sa propre langue et en comprendre le fonctionnement, il fallait y être présent sur tous les plans à la fois : sémantique, syntaxique, morphologique, perceptif, affectif, etc.

  • Sur le plan sémantique, les COD et les COI sont tous deux les objets auxquels aboutissent les couples (Sujet/verbe) : Le bûcheron abat les arbres Le bûcheron parle à ses arbres.
  • Sur le plan syntaxique, les COD et les COI sont tous deux des compléments du verbe auxquels on peut substituer des pronoms :
    Le bûcheron les abat le bûcheron leur parle.
  • Sur le plan morphologique, les COD et les COI diffèrent par leur construction, directe ou indirecte : le premier est simplement juxtaposé au verbe alors que le second nécessite d’y être joint par une préposition. Et ce qui peut rendre conscient de cette distinction, c’est bien la détermination des éléments qui les constituent sur le panneau des catégories de mots, comme l’avait clairement perçu F.V..

Et une fois encore se confirmait le fait que « la classe » ou « le cours » demeurent les laboratoires privilégiés au sein desquels les enseignants apprennent toujours davantage, quelle que soit leur compétence.

© Maurice Laurent, août 2014

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